Saint-Ange-des-Brumes - Chapitre 2 : Le fourgon oublié

Voici une courte nouvelle en 12 chapitres, située dans une gare imaginaire, dans les années 20, avec un mystère aussi épais que le brouillard de cette soirée là. A retrouver chaque lundi à 18h. Bonne lecture !


Saint-Ange-les-Brumes

Chapitre 2 : Le fourgon oublié


Le brouillard semblait s’épaissir à mesure qu’ils s’éloignaient des feux de la gare, formant un linceul humide qui collait aux visages et engourdissait les doigts. 

Julien Vasseur avançait le pas mesuré, le revolver 1892 fermement calé dans la poche droite de sa redingote, les yeux rivés sur les lattes glissantes des traverses en chêne. Derrière lui, Gustave Chappe maintenait sa lanterne basse, son faisceau tremblotant découpant à grand-peine les silhouettes rouillées des vieux wagons de ballastage. 

Au-delà de la bifurcation du triage, la voie 0 s’enfonçait dans une impasse envahie d’armoises et de ronces sèches, vestige oublié du raccordement militaire de 1870. C’est là que reposait, immobile depuis seize ans, un lourd fourgon d’allure massive, bardé de tôles rivetées et de madriers de chêne noirci par les intempéries : un fourgon de la Compagnie internationale des Wagons-Lits portant encore l’empreinte effacée des armoiries royales d’un empire aboli. 

— Regardez là-bas, Julien... murmura Chappe d’un souffle brisé. 

Le mécanicien pointa sa lanterne vers l’essieu avant du wagon. En travers de l’ornière du contre-rail, étendu sur le ballast maculé d’une flaque sombre et fumante dans l’air glacé, gisait le jeune Louis. Le képi de l’auxiliaire roulait un mètre plus loin. Sa tête était rejetée en arrière selon un angle contre nature, sa gorge largement béante ouverte par une taillade nette et féroce qui ne laissait aucun doute sur la violence de l’assaut. 

La terreur imprimée dans ses yeux exorbités semblait défier l’obscurité. Julien s’agenouilla un instant dans la caillasse. Il posa deux doigts sur l’artère radiale par réflexe de soldat, mais la chair tiédissait déjà sous la bise. Il ne restait rien à sauver. 

— Frappé de dos, puis égorgé sans avertissement, constata Julien d’une voix sourde. Pas de traces de lutte. Il a été surpris en pleine ronde. 

— Et ce n’est pas un vagabond qui a fait ça, lâcha Chappe en tremblant. Regardez la chaîne. 

À côté de la glissière de la porte coulissante en fer, les maillons d’acier forgé de dix millimètres avaient été tranchés net, écrasés par les mors d’une puissante pince de mécanicien. La porte était tirée d’un demi-mètre. 

De l’intérieur de la cavité obscure du fourgon montait un son régulier, lancinant, d’une épouvantable régularité : un tic-tac métallique lourd, étouffé comme le battement de cœur d’une horloge de clocher enfermée sous le marbre. Julien hissa sa lanterne dans la carlingue et enjamba le seuil de bois pourri. 

L’air à l’intérieur était glacial et saturé d’une odeur de poussière séculaire, de cire et d’acide minéral. Au fond du compartiment à bagages blindé, calé dans un berceau d’acier scellé au plancher par de gros écrous carrés, trônait l’objet. 

C’était un imposant cylindre tubulaire de près d’un mètre de long pour quarante centimètres de diamètre, cerclé de bandes de fer forgé et enveloppé d’un manchon de plomb grisâtre. Sur sa face supérieure, cinq anneaux concentriques en laiton bruni laissaient apparaître des séries de lettres cyrilliques et d’armoiries gravées au burin. Aucune serrure ordinaire, aucun orifice pour une clef classique : uniquement ce roulement d’engrenages invisibles dont le choc sourd résonnait dans toute la structure du wagon. 

— Qu’est-ce que c’est que cette diablerie ? murmura le mécanicien qui venait de passer sa tête par l’ouverture, le visage cireux. 

— Un coffre de courrier diplomatique... ou militaire, répondit Julien en effleurant du bout des doigts le métal glacé. Voyez cette plaque : Prague - Vienne - Petrograd, Décembre 1917. Le manifeste a été arraché à coups de grattoir. Mais écoutez ce cliquetis, Gustave. Ce n’est pas une simple minuterie. C’est un échappement à double balancier. Quelqu’un l’a remonté très récemment, ou alors un mécanisme d’inertie s’est armé au moment où la chaîne a sauté. 

— On ne peut pas laisser ça ici, Vasseur. Si celui qui a égorgé le gamin est encore dans le faisceau des voies, il va revenir pour l'emporter. 

— Il pèse plus de cinquante kilos, observa Julien en testant la poignée de fer forgé. Il faut être deux pour le soulever. Venez m'aider. On le ramène dans la consigne du bureau sous clé, puis on regroupe tout le monde. Personne ne doit plus sortir seul dans la cour de la gare. 

À deux, haletant dans le noir, ils arrachèrent le cylindre de son socle et descendirent prudemment sur le ballast. Tout autour, le brouillard semblait s’épaissir encore, comme pour engloutir les voies mortes et effacer le souvenir du sang répandu sur le rail.


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