Voici une courte nouvelle en 12 chapitres, située dans une gare imaginaire, dans les années 20, avec un mystère aussi épais que le brouillard de cette soirée là. A retrouver chaque lundi à 18h. Bonne lecture !
Saint-Ange-les-Brumes
Chapitre 1 : Le signal d'arrêt
L’acier refroidissait dans un concert de plaintes métalliques, crépitements secs et soupirs d’agonie qui montaient des entrailles de la machine. Un panache de vapeur blanche, épais et gras de suie, venait de s’écraser contre les vitres poisseuses de la grande verrière avant de retomber en une pluie tiède sur les dalles disjointes du quai.
Julien Vasseur tira sa montre de la poche gousset de son gilet d’uniforme. Le clapet d’argent sauta d’une pression du pouce.
Vingt-deux heures quarante-trois. L’express 1142 en provenance de Belfort et à destination de Paris avait dix-sept minutes de retard sur l’horaire théorique, mais ce soir, l’horloge de la Compagnie des chemins de fer de l’Est pouvait bien cesser de battre la mesure : plus rien ne quitterait Saint-Ange-les-Brumes avant le lever du jour.
Julien rajusta son képi à tresse dorée, passa son passe-partout sous sa martingale et s’avança vers la locomotive. Une Mikado 141TB imposante, suintante d'huile noire et d'eau calcaire, dont le foyer rougeoyait encore à travers la tôle entrouverte du cendrier.
Le mécanicien, Gustave Chappe, descendait déjà les étroits échelons de fer de la cabine en s’essuyant le front d’un tampon d’étoupe crasseux. La toile de sa cotte de travail, raidie par le cambouis, froissait à chacun de ses pas lourds.
— Rien à faire, chef, lâcha Chappe d’une voix que le charbon avait râpée jusqu’à la corde. Le sémaphore d'entrée du tunnel du Col était au rouge absolu. On s’est traîné au pas sur deux kilomètres. Et puis la pétarde a sauté sous la roue avant droite. Clac. Arrêt d’urgence. La voie est coupée net à la sortie de la tranchée des Loups. Un éboulement de marnes et de schiste. Cinquante tonnes de rocaille sur les traverses. Le tamponneur d'arrière dit que la queue du convoi mord presque sur l'aiguille de déviation.
— Et le fil d’alarme ? demanda Julien, dont le ton mesuré masquait mal une crispation de la mâchoire. Le régulateur de Lure a envoyé une dépêche ?
— Rien du tout. Le fil télégraphique pendait le long du talus, sectionné propre comme avec une cisaille de monteur de ligne. Quelque chose ne tourne pas rond là-haut, Vasseur. Ça ne sent pas l'éboulement naturel. La roche ne tranche pas le cuivre à deux mètres du sol sans toucher aux branches de saule.
Julien ne répondit pas. Il tourna les yeux vers le fond de la nef de la gare. Au-delà des limites du quai pavé, le monde s’annulait. Le brouillard n’était pas cette brume légère d’automne qui se dissipe aux premiers feux d’un foyer ; c’était une purée compacte, immobile, une eau morte suspendue dans l'air froid de novembre qui étouffait le timbre des cloches d’annonce et gommait la lueur des fanaux à acétylène à moins de dix toises.
Derrière la locomotive, les portières en acajou de la première classe commencèrent à claquer dans un écho feutré.
Sur le marchepied de la voiture de première classe, une silhouette venait d'apparaître, hésitant à poser sa bottine sur le quai luisant de buée. La femme était enveloppée dans une pelisse d'astrakan sombre dont le col relevé dissimulait le bas d'un visage pâle.
Un feutre cloche en feutre taupe masquait son regard, mais l’éclat fugace d'une boucle d'oreille en platine et saphir trahit un rang que la modestie de la province ne connaissait guère. Elle tenait contre son manchon un petit nécessaire de voyage en maroquin bordeaux, armorié au fer doré.
— Monsieur l'agent, interpella-t-elle d'une voix posée, sans tremblement ni emportement bourgeois. Quelle est la nature exacte de cette manœuvre ? Le conducteur prétend que nous sommes arrêtés pour la nuit.
— Mademoiselle... ou Madame ? commença Julien en touchant la visière de son képi.
— Madame de Saint-Fiacre. Éléonore de Saint-Fiacre.
— Madame, le passage est obstrué dans la gorge par un glissement de terrain. Nos équipes ne pourront déblayer avant la venue de la grue de relevage de Belfort, aux premières lueurs. Je vous invite à me suivre dans le vestibule des premières classes. Le poêle y est allumé et je veillerai à ce que vous ne manquiez d'aucun confort compatible avec les circonstances.
Éléonore de Saint-Fiacre scruta la verrière obscure, puis plongea son regard gris acier dans celui du chef de gare. Julien remarqua qu'elle ne clignait presque pas des paupières.
— Une coupure de voie... murmura-t-elle, plus pour elle-même que pour son interlocuteur. Fort bien. Mais dites-moi, mon brave, sommes-nous bien à la bifurcation de la vallée morte ? La station qui dessert l'ancien dépôt des poudres de 1870 ?
Julien marqua une seconde d'hésitation. La question était trop précise pour une simple voyageuse en transit vers la Suisse.
— Saint-Ange n'est plus qu'une gare de bifurcation secondaire, madame. Les installations militaires sont désaffectées depuis quinze ans. Les voies de garage ne servent plus qu'au remisage des wagons réformés.
Un toussotement gras interrompit l'échange. Venant de la voiture de deuxième classe, un homme d'une cinquantaine d'années, engoncé dans un paletot de laine râpée dont les poches déformées laissaient deviner des flacons ou des étuis rigides, descendit lourdement sur le quai. Ses favoris grisonnants encadraient une figure fripée par les nuits blanches, et ses yeux cernés clignaient derrière des lorgnons retenus par un cordonnet de soie noire.
— Arnault. Docteur Paul Arnault, se présenta-t-il en tendant une main gantée de filoselle trouée. Médecin légiste auprès du tribunal de Gray. Dites-moi, mon ami, votre buffet sert-il encore quelque chose de chaud ? Ou à défaut, un fond de marc pour tuer cette humidité de marécage ? Mes bronches ne supporteront pas trois heures de ce brouillard d'abattoir.
— Le buffetier est parti par le train de dix-neuf heures, docteur, répondit Julien. Mais j'ai de la chicorée sur le poêle de mon bureau et une bouilloire dans la salle commune.
— Misère... soupira le praticien en ramassant une lourde valise de cuir souple dont le fermoir de cuivre était usé jusqu'à la corde. Le progrès ferroviaire nous promettait Paris au petit déjeuner, et nous voici encalminés dans un sépulcre humide.
Une troisième silhouette émergea alors de l'obscurité, sautant avec une agilité surprenante depuis la plate-forme de troisième classe directement sur le ballast, avant de grimper sur le quai d'un pas alerte.
C'était un homme fluet, sanglé dans un costume de drap d'Écosse à carreaux tapageurs, coiffé d'un chapeau melon incliné de côté avec une nuance d'impertinence commerciale. Deux énormes valises en carton bouilli, renforcées de cornières en fer-blanc, pendaient au bout de ses bras minces.
— Gaston Péricard ! lança le nouveau venu avec une voix de crécelle qui fit sursauter le médecin. Représentant général des Établissements Vaurabourg Frères, ganterie fine, passementerie et quincaillerie de luxe pour le grand quart Nord-Est ! Quelle aventure, mes chers concitoyens, quelle aventure ! Bloqués par les forces de la nature ! Je le disais justement à mon voisin de compartiment avant qu'il ne s'assoupisse : la montagne a toujours le dernier mot sur la vapeur ! Monsieur le chef de gare, rassurez-moi : votre bureau télégraphique est-il ouvert pour transmettre un avis à mes mandants ?
— Le télégraphe ne répond pas, monsieur Péricard. La ligne semble rompue au-delà du viaduc.
Péricard s'arrêta net. Son sourire jovial d'homme de commerce s'effaça un bref instant, laissant place à une lueur métallique, perçante, qui ne cadrait guère avec sa mise burlesque.
— Rompue ? répéta-t-il plus bas. Vraiment ? Ni train, ni dépêche, ni route ? Une véritable île déserte sur coussinets de fonte. Charmant. Tout à fait charmant.
Julien rassembla le petit groupe d’un geste d'autorité rodé par dix années d'administration militaire et ferroviaire.
— Suivez-moi, messieurs, madame. Ne vous éloignez pas du quai. Avec ce brouillard, on trébucherait facilement dans les fosses de visite ou les tringles d'aiguillage.
Ils traversèrent le quai dans un silence pesant que ne troublait que le crissement des semelles sur le mâchefer et le soupir régulier de la locomotive qui finissait de cracher sa pression.
Le vestibule de la gare offrait un répit illusoire. Les murs peints en vert olive écaillé soutenaient une haute voûte de plâtre jauni par des décennies de tabac de troupe et de fumée de charbon.
Au centre, un poêle en fonte ventru, dit « la Chouette », diffusait une tiédeur acide de braise de lignite. Deux bancs de chêne massif ciré faisaient face au guichet grillagé, dont l'écriteau en fer émaillé indiquait froidement : Renseignements - Clôture des bagages.
Madame de Saint-Fiacre s’assit à l’extrémité du banc le plus proche du feu sans ôter ses gants, posant son nécessaire de voyage sur ses genoux avec une précaution maniaque. Le docteur Arnault s'affala sur l'autre banc, tirant de sa poche une petite fiole d’éther qu’il porta discrètement à ses narines en fermant les yeux.
Péricard, lui, posa ses malles avec fracas et entreprit d'inspecter les affiches de la Compagnie vantant les départs pour Deauville et les vertus des eaux de Vittel.
Julien referma la double porte vitrée donnant sur les voies, tourna la lourde clé en fer forgé dans la serrure et poussa le verrou de sûreté en bronze.
— Pourquoi fermez-vous à clef ? demanda aussitôt Éléonore de Saint-Fiacre en relevant les yeux vers lui.
Julien se retourna lentement.
— C’est le règlement de nuit de la Compagnie, madame, en cas de stationnement forcé. La gare est isolée au fond d’un défilé. Il n’y a plus de personnel extérieur à cette heure, et les bois qui entourent la cuvette abritent parfois des trimardeurs ou des braconniers qui suivent la voie ferrée. Nous serons plus en sécurité ainsi.
— Des trimardeurs... répéta Péricard avec un petit rire nerveux en frottant ses paumes au-dessus du poêle. Vous croyez qu'ils s'intéresseraient à mes coupons d'organdi et mes lacets de corset ?
— Je veille simplement sur les voyageurs et les biens qui me sont confiés, coupa Julien. Je vais m'assurer que mon adjoint, le jeune Louis, a bien achevé la ronde de la lampisterie. Je vous apporte du café dans un instant.
Julien traversa la salle des pas perdus d'un pas rapide, poussa la porte de communication menant au couloir de service et pénétra dans son bureau personnel. La pièce, exiguë, sentait l’encre violette, le papier registre et l’huile de lampe.
Sur le pupitre incliné en chêne clair reposait le carnet de circulation, ouvert à la date du 14 novembre 1934. À côté, l'appareil télégraphique Morse, avec son ruban de papier blanc immobile et son manipulateur en cuivre poli, ressemblait à une sculpture morte.
Julien posa la main sur le levier en laiton, l'abaissa à deux reprises. Le ressort claqua dans le vide avec un bruit mat. Aucun retour de courant. La ligne était bel et bien muette. Pas même ce léger grésillement continu qui trahissait la tension des piles Leclanché sur le réseau de la division.
Soudain, trois coups brefs, précipités, heurtèrent le volet de bois plein de la fenêtre arrière du bureau — celle qui donnait directement sur l'obscurité des voies mortes et l'ancien quai de transbordement militaire.
Julien se figea. Sa main descendit d'un réflexe ancien vers le tiroir du bas de son bureau, où dormait son vieux revolver d'ordonnance modèle 1892, souvenir de la Somme.
— Vasseur ! souffla une voix à travers les fentes du volet. Vasseur, ouvrez ! Par la porte de la lampisterie ! Vite !
C'était Gustave Chappe.
Mais la voix du mécanicien n'avait plus rien de sa rudesse coutumière. Elle tremblait d'une épouvante brute, celle des hommes qui ont vu la tôle se plier et la chaudière éclater sans pouvoir fuir.
Julien contourna le bureau, déverrouilla l'étroite issue de secours qui menait au quai de déchargement abrité et ouvrit le battant.
Le froid saisit Julien à la gorge comme une morsure. Gustave se tenait sur le seuil, la lanterne tempête oscillant au bout de son bras tremblant.
La vitre de la lanterne était éclaboussée de graisse et d'une traînée plus sombre, encore tiède, dont l'odeur métallique frappa immédiatement l'ancien artilleur.
— Qu'est-ce qui se passe, Chappe ? Le convoi a bougé ?
— Ce n'est pas le train, Julien, haleta le mécanicien en le tirant par la manche vers l'extérieur, dans l'épaisseur laiteuse du brouillard. C'est sur la voie 0. Le vieux fourgon de la Compagnie internationale, celui qu'on a remisé après l'armistice et qu'on ne devait plus toucher...
— Quoi, le fourgon à bagages ?
— Quelqu'un a fait sauter les chaînes avec un coupe-boulon. La porte coulissante est grande ouverte. Et le petit Louis...
Chappe s'étrangla sur ses mots, incapable d'achever sa phrase.
Il leva sa lanterne vers le faisceau de voies secondaires où la ferraille des vieux wagons s'enfonçait dans la brume.
— Le petit Louis est étendu en travers du rail, murmura le mécanicien. La gorge tranchée d'une oreille à l'autre. Et dans le ventre du fourgon... il y a un truc qui tourne, Vasseur. Un truc en ferraille qui fait le bruit d'une pendule d'église.
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