Saint-Ange-les-Brumes - Chapitre 4 : L'interrogatoire au salon

Voici une courte nouvelle en 12 chapitres, située dans une gare imaginaire, dans les années 20, avec un mystère aussi épais que le brouillard de cette soirée là. A retrouver chaque lundi à 18h. Bonne lecture !



Saint-Ange-les-Brumes

Chapitre 4 : L'interrogatoire au salon

Le timbre cristallin du cylindre s’était éteint, laissant derrière lui une pulsation métallique plus rapide, plus fébrile, comme si l'acier s’échauffait à mesure que la nuit s’enfonçait dans le gel. 

Dans le vestibule des voyageurs, personne n'osait plus s'asseoir. Le poêle « la Chouette » ronflait d'une lueur pourpre à travers ses fentes d'aération, projetant des griffes d'ombre mouvantes sur les hauts murs vert olive. L'odeur rance du sang frais montait du réduit carrelé, mêlée à l'âcreté du charbon et aux effluves d'éther que le docteur Arnault continuait de distiller autour de lui d'un geste machinal. 

Julien Vasseur referma d'un coup sec la porte de chêne des lavabos, tourna la petite clé plate et la glissa dans son gilet. Son képi était posé sur le coin du guichet. Sous la lumière crue de la lampe suspendue, ses tempes grisonnantes et son regard dur d’artilleur donnaient à son uniforme civil l'allure d'une tenue de campagne. 

— Nous restons ici, ordonna Julien d'une voix sans réplique. Tous ensemble. La consigne est désormais sous double tour. La lampisterie aussi. 

— Monsieur le chef de gare, glapit Gaston Péricard en tirant nerveusement sur les revers de sa veste en tweed à losanges, vous n'avez aucune autorité légale pour nous séquestrer ! Deux hommes viennent d'être saignés comme des gorets à vingt mètres de nous ! Si nous courons le long du remblai en direction de la halte de Saint-Maurice, nous serons à l'abri avant une heure ! 

— À un kilomètre d'ici, monsieur Péricard, la voie traverse la tranchée des Loups, coupa froidement Julien. Cinquante toises de falaise à pic, sans banquette d'évacuation, noyées sous un brouillard où l'on ne distingue pas ses propres souliers. Celui qui a tranché la gorge du petit Louis et de cet inconnu est là-bas, ou sur le quai, et il n'attend que de vous voir trébucher sur le ballast. Alors vous allez rester assis sur ce banc, poser vos mains bien à plat sur vos genoux, et nous allons tirer cette affaire au clair. 

Péricard ouvrit la bouche pour répliquer, mais son regard croisa la silhouette massive de Gustave Chappe. Le mécanicien s'était posté devant l'entrée des voies, bras croisés sur sa cotte de velours raidie par le cambouis, une clef à molette de quarante centimètres pendue à sa ceinture comme une masse d'armes. Le commis ravala son venin et s'effondra sur le banc ciré en essuyant son front moite d'un mouchoir à carreaux jaunes. 

Julien se tourna vers le médecin légiste. 

— Docteur Arnault. Vous avez examiné le second corps avant que nous ne fermions la pièce. Vos conclusions ? 

Arnault remit ses bésicles de fer, dont les verres épais masquaient mal un tremblement nerveux des paupières. Il lissa ses favoris d'une main galeuse. 

— La mort remonte à moins d'une demi-heure, affirma-t-il d'une voix blanche qui trahissait son accoutumance aux drogues de pharmacie. La carotide et la jugulaire ont été sectionnées d'un trait unique, de gauche à droite. Une lame effilée, courte, très rigide. Pas un couteau de paysan : un stylet ou une baïonnette de tranchée affûtée sur meule d'eau. La victime n'a pas crié parce que son assaillant lui a d'abord broyé le cartilage thyroïde d'un coup de paume. C'est l'œuvre d'un professionnel, Vasseur. Quelqu'un qui a appris à tuer sans bruit dans la boue de Champagne ou d'Argonne. 

Un frisson imperceptible parcourut l'assemblée. Madame de Saint-Fiacre, toujours droite sur son banc, n'avait pas cillé. Ses mains, gantées de daim perle, demeuraient immobiles sur son vanity de maroquin bordeaux. 

— Et les papiers trouvés sur lui ? demanda Julien. 

— Un livret militaire suisse au nom d'un certain Karl Eberhardt, mécanicien-ajusteur à Neuchâtel, reprit le médecin. Mais la reliure a été décousue et recollée avec de la colle de poisson. Un faux grossier pour les douanes. Sous sa chemise, cousue dans l'ourlet, j'ai trouvé ceci. 

Arnault plongea deux doigts dans la poche de sa pelisse élimée et en sortit une mince lamelle de laiton perforée de trous rectangulaires, semblable aux cartons des orgues de Barbarie ou des métiers Jacquard, mais de la taille d'un coupe-papier. 

— Un gabarit de déchiffrement, glissa une voix suave. 

Tous les regards pivotèrent vers Éléonore de Saint-Fiacre. La jeune femme venait de relever la voilette de son feutre cloche. Ses yeux d'un gris d'ardoise fixaient la lamelle métallique avec une intensité presque magnétique. 

— Vous semblez bien familière avec ce genre d'ustensile, madame la comtesse, remarqua Julien en s'avançant de deux pas vers elle. Tout à l'heure, à la descente du convoi, vous vous enquériez déjà de l'ancien dépôt des poudres de 1870. Une voyageuse ordinaire en partance pour Zurich s'inquiéterait plutôt de l'heure du premier train du matin. 

Éléonore esquissa un sourire dénué d'amusement, qui ne fit que souligner la pâleur aristocratique de ses pommettes. 

— Une voyageuse ordinaire, monsieur Vasseur, serait en train de sangloter d'hystérie dans les bras de ce pauvre représentant en passementerie. Je n'ai ni le goût des larmes ni le loisir de la feinte. Si je connais cette gare, c'est que mon père y commandait le détachement ferroviaire du génie en 1918. Et si je connais cette lamelle, c'est parce qu'elle est la clef intermédiaire du coffre tubulaire que vous venez de dissimuler dans votre lampisterie. 

Gustave Chappe lâcha un juron sourd : 

— Elle savait pour la boîte ! Je vous l'avais dit, Julien ! C'est elle qui mène la danse ! 

— Ne soyez pas ridicule, mon brave, répliqua-t-elle avec un mépris feutré. Si j'étais venue pour égorger des employés de gare, pensez-vous que j'aurais pris un billet de première classe nominatif et attendu sagement qu'un éboulement opportuniste bloque la rame ? 

— Alors pourquoi êtes-vous dans ce train ? insista Julien, la main toujours posée sur la crosse de son arme à travers le tissu de sa redingote. 

Éléonore détacha lentement les fermoirs de son petit sac de cuir. Péricard sursauta, mais elle n'en sortit qu'un mince carnet à reliure d'écaille et une photographie sépia aux bords écornés. Elle tendit le cliché à Julien. On y voyait trois officiers français et un civil en redingote sombre posant devant ce même fourgon des Wagons-Lits, sur la voie de garage de Saint-Ange, sous la neige de décembre 1918. Le civil tenait entre ses bras le Cylindre de Bohême. 

— Ce coffre, commença Éléonore à mi-voix, a été évacué de Saint-Pétersbourg par la mission militaire française quelques jours avant la signature du traité de Brest-Litovsk. Il ne contient ni or impérial ni joyaux de la couronne. Il contient les matrices cryptographiques des traités secrets d'alliance entre l'état-major tsariste et les chancelleries occidentales, ainsi que la liste nominative des réseaux d'influence financés par les fonds secrets de l'Empire russe jusqu'en 1917. Si ces documents tombent entre certaines mains à Berlin ou à Moscou en cette année 1934, cela fournira le prétexte exact que certains états-majors attendent pour embraser à nouveau l'Europe. 

— Et le cliquetis ? demanda le médecin, fasciné malgré lui. Cette horlogerie infernale qui n'en finit pas ? 

— Un système d'inviolabilité conçu par les horlogers de la cour impériale à Prague, expliqua-t-elle. Une double minuterie à mercure et acide prussique. Le coffre est réglé pour se verrouiller définitivement et dissoudre son contenu par aspersion chimique s'il n'est pas réarmé toutes les vingt-quatre heures au moyen de la combinaison correcte. Lorsque les chaînes du fourgon ont été forcées ce soir, un déclencheur à inertie s'est libéré : le compte à rebours final a commencé. Il nous reste moins de quatre heures avant que l'acide ne détruise les plaques... ou ne fasse exploser les cartouches de gaz suffocant intégrées au blindage. 

Un silence de plomb tomba sur la salle d'attente. Même le poêle semblait s'être tu. Soudain, un bruit mat retentit au-dessus de leurs têtes. Un craquement sec, suivi du glissement feutré de semelles ferrées sur les ardoises du toit de la halle. 

Quelqu'un marchait sur la verrière surplombant le quai des premières classes, juste au-dessus du bâtiment des voyageurs. Julien leva les yeux vers le plafond de plâtre. Chappe empoigna sa lourde clef à molette. 

— Il n'est plus sur les voies, souffla le mécanicien dans un filet de voix. Il est sur le toit.


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