Saint-Ange-des-brumes - Chapitre 3 : Le fil coupé

Voici une courte nouvelle en 12 chapitres, située dans une gare imaginaire, dans les années 20, avec un mystère aussi épais que le brouillard de cette soirée là. A retrouver chaque lundi à 18h. Bonne lecture !



Saint-Ange-les-Brumes

Chapitre 3 : Le fil coupé


Le métal du cylindre était lourd d’une inertie presque malveillante. 

À chaque pas sur le ballast gelé, Julien Vasseur sentait les vibrations sourdes des rouages internes se transmettre à ses avant-bras par la poignée de fer forgé. Gustave Chappe soufflait bruyamment à ses côtés, la lampe tempête serrée entre ses dents, projetant des ombres saccadées sur les madriers noircis et la silhouette pantelante du jeune Louis, abandonnée là-bas, sous le linceul de brume.

Ils passèrent l’étroite porte dérobée menant aux arrières de la lampisterie. Julien poussa le battant du pied, s’engouffra dans l’obscurité glaciale du couloir de service et fit basculer le verrou de bronze. À l'intérieur, l’air puait le pétrole lampant, l’huile de lin et la cendre froide. 

Ils déposèrent le coffre tubulaire sur la table d'assemblage en chêne massif. Le choc sourd fit tinter un assortiment de becs de cuivre et de mèches de rechange posés sur l’étagère. Aussitôt le meuble libéré de leur poids, le cliquetis du Cylindre se fit plus net, d’une cadence régulière, implacable, semblable aux pulsations d’un cœur mécanique tapi dans sa gangue de plomb. 

— Reste là, souffla Julien à Chappe en s’essuyant les mains au pan de sa redingote. Ne touche à rien. Je vais tenter une nouvelle fois le poste de Lure. 

Le chef de gare rejoignit son bureau à pas feutrés. La vitre intérieure donnait sur la salle des pas perdus. Par la fente du rideau de serge verte, il pouvait voir les passagers : madame de Saint-Fiacre était toujours assise au plus près de la « Chouette », le dos raide comme une lame d'épée, son manchon posé sur les genoux ; le docteur Arnault somnolait, la tête dodelinant contre le lambris verni ; Gaston Péricard, lui, tournait en rond le long des cloisons, les mains enfouies dans les poches de son complet d’Écosse, inspectant l'horloge murale dont le balancier d'émail oscillait paresseusement. 

Julien s'assit devant son pupitre et rabattit la lampe à abat-jour opaline. Le manipulateur Morse luisait sous la lumière jaune. Il saisit la clef d’ivoire, ouvrit le commutateur de ligne et abaissa le levier avec vivacité. Têt… têt… têt… Rien. Le silence électrique était absolu. 

Julien se pencha sous le panneau d'acajou, là où les fils sous gaine de coton tressé descendaient vers le plancher avant de traverser le mur en direction du poteau d’arrêt extérieur. Il écarta les yeux d’étonnement : la gaine pendait, lâche. Le câble de cuivre avait été sectionné d'un coup de pince net, quelques centimètres à peine au-dessus de la plinthe, à l'intérieur même du bureau. 

Le souffle de Julien se bloqua dans sa gorge. La porte arrière avait été verrouillée de l’intérieur jusqu’à ce qu’il l’ouvre à Chappe. Les fenêtres étaient calfeutrées par des volets à barreaux. Il n'y avait qu'un seul autre accès : la porte à imposte vitrée qui communiquait directement avec la salle d'attente, laissée entr’ouverte durant les premières minutes de l'arrivée du convoi. Celui qui avait coupé la ligne ne venait pas du dehors. Ou du moins, il s’était glissé à l’intérieur sous les yeux de tous. 

Une rumeur de pas lourds le fit pivoter brusquement. Gustave Chappe apparut sur le seuil, le regard vitreux, le visage d'une pâleur de suif. 

— Vasseur... bégaya le mécanicien en s’agrippant au chambranle. Venez voir. Tout de suite. 

— Qu'y a-t-il encore ? La boîte ? 

— Non... Le docteur. Il s'est levé pour chercher des braises afin de ranimer le feu de la salle. Il a poussé la porte des lavabos du fond... 

Julien repoussa le tiroir de son pupitre après avoir glissé le lourd revolver 1892 dans la poche de son veston d'uniforme. Il franchit la porte de service et pénétra dans le grand hall. L’atmosphère feutrée s’était brisée. Madame de Saint-Fiacre s'était levée, debout au milieu des dalles de comblanchien, un mouchoir de batiste plaqué sur ses lèvres. Gaston Péricard se tenait en retrait près de la grille du guichet, les yeux agrandis par une terreur qui semblait, pour une fois, dénuée de toute singerie marchande. 

Au fond du vestibule, sous l'arche menant aux commodités et à la réserve de charbon, le docteur Paul Arnault s'appuyait contre la muraille de briques, une fiole d’alcool de menthe tremblant entre ses doigts décharnés. 

— N'entrez pas là-dedans sans précaution, Vasseur, bredouilla le médecin en l'attrapant par le bras. C'est... c'est une boucherie méthodique. 

Julien écarta le médecin et s’avança dans le réduit carrelé. Une unique lampe à huile suspendue au plafond oscillait doucement dans le courant d’air venu d’une lucarne d’aération descellée. Au sol, tassé entre deux casiers de fonte et un bac à sable d'incendie, se trouvait un second cadavre. L’homme portait la vareuse grise des équipes de voie de la Compagnie, mais Julien ne l'avait jamais vu de sa vie. C'était un individu d'une quarantaine d'années, athlétique, les joues mal rasées. Sa casquette avait roulé sous l'évier. Son cou présentait la même estafilade profonde, précise et sans bavure que celle de Louis. 

Mais ici, le meurtrier avait pris le temps de fouiller : les poches de la vareuse étaient retournées, des papiers d'identité d'origine suisse déchirés gisaient dans la sciure humide, et sur le torse du mort reposait un objet insolite. C'était une pince coupe-câble à poignées isolées d'ébonite, dont les mâchoires portaient encore d’infimes éclats de cuivre rouge. Les éclats du fil télégraphique coupé dix minutes plus tôt dans le bureau voisin. 

— Vous le connaissez ? souffla la voix glaciale d'Éléonore de Saint-Fiacre derrière lui. 

Elle s’était avancée jusqu'au seuil sans bruit, glissant sur ses semelles fines comme une ombre. Son regard ne montrait aucun dégoût face à la mare pourpre qui s’élargissait entre les carreaux de faïence, seulement une attention aiguë, presque professionnelle. 

— Non, répondit Julien en se relevant lentement, le regard fixé sur la comtesse. Cet homme ne fait pas partie de l'effectif de Saint-Ange. Et la lucarne au-dessus de sa tête a été forcée depuis la cour extérieure. Quelqu'un est entré pour saboter nos lignes, a été surpris par un complice ou un rival, et a été exécuté sur place. 

— Un rival ? glapit Péricard depuis le couloir, la voix étranglée. Vous voulez dire qu’il y a plusieurs assassins dehors ? Et nous sommes enfermés ici comme des lapins dans une cage à charbon ! Ouvrez cette porte, chef de gare ! Je refuse de crever dans ce trou ! 

— Taisez-vous, Péricard ! tonna Julien en faisant un pas vers le représentant. La porte extérieure reste fermée. Si vous mettez un pied dehors dans ce brouillard, vous offrirez simplement une cible de plus. 

À cet instant précis, une sonnerie brève, cristalline, résonna depuis la lampisterie. Ce n'était ni une cloche de voie ni un timbre d'alarme : c'était le premier son d'avertissement du Cylindre de Bohême. Les roues de laiton venaient de franchir leur premier cran d'horlogerie.



Enregistrer un commentaire

Plus récente Plus ancienne